• Olivier Cardini

Pour la reconquête de notre souveraineté stratégique

Mis à jour : mai 6




Auteurs : Muriel Mongondry (Ex d'un service de renseignement du ministère de la Défense en tant que chargée de mission en Intelligence Économique et Stratégique - Criminologue - Diplômée de l'Institut des Menaces Criminelles Contemporaines - Panthéon-Assas Paris II).

Olivier Cardini

Dirigeant C.Consulting Assistance

Délégué Bretagne du SYNFIE (Syndicat français de l'Intelligence Économique)


Cette pandémie a eu pour effet de révéler notre dépendance économique excessive et dommageable à l'égard de la Chine : presque tous les éléments de notre stock stratégique sanitaire (masques, gants, blouses, tests, visières, gel hydro alcoolique, respirateurs ...) dépendent de l'approvisionnement de la Chine !

Sans compter les médicaments antalgiques, anesthésiques, opiacés et autres ... nécessaires aux services de réanimation.


Face à ce manque aberrant de moyens, apparu depuis une décennie, inconnu du grand public et semble t-il de certains politiques, une brutale prise de conscience s'est imposée. La situation de pénurie catastrophique dans laquelle la France vient de se retrouver, incapable de subvenir par elle-même à ses besoins vitaux, nécessite une réorganisation immédiate de l'outil de production, et ce dans tous les domaines. Car si c'est le secteur médical qui est aujourd’hui sur la sellette, les autres secteurs de dépendance se trouvent aussi mis en lumière (électronique, agroalimentaire, communications, énergie, numérique ...).


Nos gouvernants l’ont compris et ne peuvent appréhender la gestion de l’après-crise qu’en reconstruisant les secteurs industriels stratégiques que nous avons abandonnés, afin de retrouver notre indépendance économique et par conséquent politique.





Ce redressement, qui demandera beaucoup de temps et de moyens puisque c’est une dérive de plusieurs décennies qu’il faut corriger, impliquera certains changements fondamentaux qui nous paraissent incontournables :


1/ Nationaliser, momentanément ou durablement selon les cas, ou tout au moins assurer un soutien capitalistique aux grandes entreprises ayant un rôle stratégique, dont la perte de contrôle représente un danger pour l’avenir de notre pays : ADP, Air France, Renault, Valeo…L’Etat devra redevenir pompier pour cesser d’être esclave. D’autres mécanismes pourraient aussi aider à sauver des sociétés en difficulté tels que des garanties financières accordées par l’Etat ou des allègements de charges fiscales et sociales.

Nous voyons aujourd’hui, c'est-à-dire trop tard, ce qu’il nous en coûte d’avoir abandonné SPERIAN au géant américain Honeywell puis d’avoir abandonné en 2011 notre stock sanitaire stratégique. L’usine bretonne assurait à la France l’approvisionnement en masques chirurgicaux, à raison de 100 millions par an, jusqu’en Octobre 2018 ! Idem pour l’usine FAMAR LYON, unique fabriquant en France de Nivaquine, placée en redressement judiciaire en Juin 2019 et promise à la fermeture en Juillet 2020, après avoir été rachetée puis liquidée par un fonds d’investissement américain, dans une indifférence politique totale !

Il sera indispensable que l’Etat s’investisse pour protéger et sauver nos fabricants des appétits financiers et stratégiques de la Chine, des USA et de l’Inde, pour ne citer qu’eux.


2/ Relocaliser sur le territoire national, particulièrement dans les régions, la production de certains biens d’intérêt stratégique.

Le déficit de compétitivité de la France dans une économie mondialisée a de lourdes conséquences ... le prix, non chiffrable, en est la cession de nos brevets, de nos savoirs faire, la perte de notre propriété intellectuelle ... les délocalisations ont un impact écologique désastreux, non pas subi par notre pays mais invisible à l’autre bout du monde … Sur ce dernier point, nos politiques - et nos citoyens - auront des choix cornéliens à faire !


Cette pandémie a aussi révélé une opportunité inattendue qui constitue une solution judicieuse : Conserver et favoriser la réorientation opérée spontanément par plusieurs grands groupes face aux pénuries : PSA, allié à Air Liquide, Valeo et Schneider, se sont mis à fabriquer 10 000 respirateurs Osiris ; L’Oréal a remplacé sa production de fond de teint par celle de gel hydro alcoolique ; LVMH fournit aussi ce gel ainsi que des masques …. Ces réorientations, qui ont pu être opérées rapidement dans des structures existantes sans aucun investissement de l’Etat, pourraient devenir pérennes et contribuer à reconstituer notre stock sanitaire stratégique.


3/ Garantir l'indépendance de l'administration face aux stratégies d'influence des acteurs de l'industrie pharmaceutique. L'épisode de crise que nous traversons, et la controverse autour de la Chloroquine, montrent bien l'importance pour la France de disposer d'instances scientifiques indépendantes. Elles doivent être en mesure de mener sur les différents traitements envisagés, sans l'ingérence d'acteurs extérieurs.


Cette indépendance doit aussi prévaloir au niveau international, alors que la "transparence" de la Chine au début de l'épidémie fait encore débat. Force est de constater que les conflits d’intérêts, génèrent des indécisions, des contradictions, des erreurs de pilotage, qui brouillent la gestion des crises et jettent le discrédit sur les gouvernances.

4/ Les changements devront s’opérer aussi au niveau de la population : les français devront accepter de modifier leurs mentalités et leurs modes de consommation. Il faudra cesser d’acheter trop, à bas prix et de mauvaise qualité, en estimant que l’on peut gaspiller, pour se mettre à privilégier le nécessaire et le produit en lui-même ; choisir les circuits courts et l’approvisionnement local ; généraliser une agriculture écologique de proximité ; se recentrer sur les pays européens…


Ce qui ne signifie pas renoncer aux échanges internationaux bien sûr, mais les rééquilibrer et mieux les penser sur le long terme.


En somme, il faudra concevoir et édifier, dans le temps mais avec un changement de cap rapide,un nouveau modèle de société.



5/ Nos gouvernants présents et à venir devront relever le défi de corriger les dérives d’une mondialisation à outrance, dont nous constatons aujourd’hui les dégâts ; ils devront renoncer à une politique à court terme basée sur une recherche exclusive de profit (la pénurie à laquelle nous sommes confrontés – et que nous n’avons toujours pas résolue – en est un exemple criant) pour retrouver le sens de l’intérêt national. Tous les pays auront pour cela besoin de repenser l’Europe et de repenser le monde en termes stratégiques.


C’est au prix de ce courage et de cette audace que la France pourra revenir à une géopolitique réaliste qui lui permettra de retrouver un jour - lointain - sa souveraineté économique.




© 2020 C.Consulting Assistance Olivier Cardini

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